NE CHERCHEZ PAS !
Le mois d'Août venait de commencer sous de bons auspices. Il faisait beau et j'étais en forme. Depuis quelques semaines j'avais entrepris de jouer au golf. Un sport réservé à des "Élus", je plaisante. Mais il est vrai qu'il est reconnu comme tel par le grand public. Malgré le beau temps peu de golfeurs arpentaient le parcours, et moi, modeste débutant, j'avais le temps de jouer et de rejouer mes coups. Pas facile le golf. C'est en discutant avec Marc, le directeur du Club, que j'ouvris une porte sur... Je ne sais pas sur quoi. Sur une nouvelle idée, un nouveau délire, une réflexion économique, en fait je n'avais pas vraiment analysé sur quoi et je m'en moquais un peu. - Où sont les golfeurs, Marc ? Je suis le seul courageux ou le seul fou qui ose affronter le soleil et la chaleur. - Je ne sais pas, me répondit Marc soucieux. D'habitude on est complet  mais en ce moment c'est calme, je me demande où ils sont passés. - C'est les vacances tout le monde est parti, dis-je en riant, et les pauvres diables comme nous sont restés. - Ouais, peut-être. J'avais joué au golf de onze heures jusqu'à seize heures et je décidais de rentrer chez moi. Il faisait très chaud et plutôt que de rentrer par l'autoroute, je pris par les petits chemins qui longent la Moselle. Entre la Moselle et l'autoroute une multitude d'étangs sont nés et de nombreuses familles viennent qui pour bronzer, qui pour pêcher et qui pour prendre le frais à l'ombre des petits arbres au bord de ces étangs. J'aimais bien passer par ces petites routes. C'est le visage méconnu du département sillonné par les autoroutes. Les gens ne regardent plus autour d'eux ce qui s'y passe. Aujourd'hui soit le soleil était trop chaud, soit les vacanciers étaient partis car il y avait moins de pêcheurs que d'habitude. Les berges de la Moselle n'étaient pas désertes, mais moins occupées que les autres années. Il est vrai qu'il y a une quinzaine d'années, les vacances étaient encore un luxe et réservées à des Élus. J'en faisais un peu partie puisque nous partions tous les ans en Haute-Savoie, certes dans la famille mais nous étions en vacances. Et notre bronzage nous différenciait de ceux qui étaient restés. On était des Élites ou des Élus, j'hésite toujours sur ces deux mots. Que dit le Larousse: élite: n.f. Ce qu'il y a de meilleur, de plus distingué. élu,e: n. Toute personne choisie par élection. Prédestiné par Dieu. Dire que je suis le meilleur serait prétentieux, mais distingué ? Oui. Donc Élite ! Mais en même temps je pense que c'est à Dieu que je dois tout ça, donc Élu ! Dieu dans sa Grande Bonté avait décidé que je ne travaillerais pas à l'usine, que je ne ferais pas les trois-huit, que j'aurais des vacances et que maintenant je jouerais au golf. J'arrêtais ma voiture, un cabriolet Audi (la classe !) près du Club de voile. J'aimais bien sentir cette odeur de marée, de poissons et d'eau. Un pêcheur à la ligne ou devrais-je dire aux lignes, il en avait trois, somnolait sous un mirabellier. Les mirabelles étaient grosses comme des grains de raisins et l'arbre avait triste mine. La pollution de la rivière, des sols et de l'air avait eu raison de cet arbre. Habitué à guetter le moindre bruit de ses cannes à pêche, mon pas sur l'herbe sèche fit sursauter le vieil homme. - Bonjour, ça mord ? Plus banal comme question, il faudra se lever de bonne heure. - Bof, un peu. Il me tendit une main épaisse et calleuse. Les ongles avaient presque disparu, je me demandais comment il faisait pour mettre le ver sur l'hameçon. Avait-il lu mes pensées, je le pense aujourd'hui, car en regardant ses mains il me dit: - C'est dû à l'aciérie, le métal en fusion c'est chaud et les mains sont proches, même avec les gants. J'avais un peu honte. L'après-midi au golf  j'avais trouvé que le grip des clubs me salissait les mains et que sans le gant gauche, j'aurais eu des ampoules. Je me mis à penser que j'avais de la chance et que je ne le voyais pas. - Il n'y a pas grand monde, où sont-ils donc ? L'homme leva vers moi des yeux brûlés par la fonte en fusion et me dit: - Ne cherchez pas à les retrouver. Et il s'enferma dans un mutisme des plus énigmatiques. Je ne cherchais personne, regagnais ma belle voiture et rentrais chez moi. "Ne cherchez pas à les retrouver" J'étais sur la terrasse à profiter des derniers rayons de soleil quand le téléphone arrêta le cours de mes réflexions. - Salut grand frère, c'est Philippe. - Salut Phil, j'aimais bien l'appeler Phil, c'était affectif. Quelles sont les nouvelles et le chiffre ? Philippe travaille avec le père et vit de souvenirs et autres articles très saisonniers. Le tourisme c'est leur survie et la période des vacances est synonyme de rentrée d'argent. - On ne fait rien en ce moment, il n'y a personne. Je ne sais pas où ils passent leurs vacances mais en tout cas pas dans les montagnes. J'aimerai bien savoir où ils sont. Et toi ma vieille ça marche les affaires. Je ne répondis pas tout de suite car je pensais à ce vieux pêcheur. "Ne cherchez pas à les retrouver" Cette phrase me trottait dans la tête comme la chanson que l'on entend le matin et qui nous empoisonne l'esprit pour la journée. - Ici c'est pareil. Je me demande où ils sont. - Le gouvernement nous prend tout, alors les pauvres, ils restent chez eux et ne peuvent plus sortir, ils n'ont plus un rond. On discuta de tout et de rien et de ma prochaine visite en montagne puis je raccrochai. Les rues de Metz étaient désertées comme chaque mois d'août. J'allais voir Louisa qui tient une petite boutique de vêtements pour femme. - Je ne fais rien depuis près de deux mois, même avec les soldes je ne m'en sors pas. Ils doivent tous être en vacances. Elle me parla de son nouvel amour, de ses copines et des affaires, moi j'avais la tête ailleurs. Où étaient-ils ? S'ils n'étaient pas en ville, ni en vacances. Peut-être chez eux tout simplement. Pas d'argent, pas de sortie. Mais les promenades au bord de l'eau sont gratuites. Je décidais d'enquêter. 41 % des français ne partent pas en vacances, disait la presse. Donc 59 % étaient partis, mais pas arrivés. Je téléphonais depuis la voiture à mon cousin Jacques à Cannes. - Alors le tourisme ? - 50 % des hôtels sont vides. Les campings ont des emplacements disponibles, ils ne sont pas venus cette année, ils sont restés en ville Ne cherchez pas à les retrouver... jour chez toi. - Merci, toi aussi. Je n'en revenais pas. J'avais entendu une voix dans mon téléphone qui avait coupé la conversation. Non, c'était mon imagination, c'était impossible. Je roulais depuis quelques minutes dans les cités et les trouvais bien calme. C'était sans doute à cause de la chaleur, tout le monde attendait la fin de la journée pour sortir. Depuis le matin je me mentais. Nous ne sommes pas en Espagne, mais dans l'Est de la France et ce n'est pas la canicule. Je me garais rapidement en double file et me dirigeais vers une entrée d'immeuble. Je trouvais les sonnettes et l'Interphone et appuyais sur le premier nom du haut. Pas de réponse. Je les faisais toutes. Vingt deux fois, j'appuyais et vingt deux fois je n'obtenais aucune réponse. Où étaient-ils ? Je retournai à la voiture où un papillon vert s'était posé sur mon pare-brise. - Un P.V. ! Sur la première feuille, il y avait le montant et la raison. "Double file" et sur la carte à renvoyer à la place de l'adresse de l'hôtel de police, NE CHERCHEZ PAS A LES RETROUVER. J'eus un malaise, la chaleur, je n'avais pas mangé, je vomis un peu de liquide acide. Assis sur la route, contre la voiture je récupérais. Qu'est-ce qui se passe ? Songeais-je. Aucune voiture ne roulait, personne pour me relever et je n'avais même pas vu le contractuel me mettre ce fichu P.V. Je le reprenais en main et regardais de nouveau l'adresse. Hôtel de ville, police municipale, 57000 Metz. J'étais sûr d'avoir vu un autre texte, je n'avais pas rêvé. J'avais l'impression d'être le seul à me rendre compte de cette situation. Les personnes que je croisais me répondaient toutes "il n'y a personne en ce moment, c'est calme." Je décidais d'aller revoir mon vieux pêcheur, tout avait commencé avec lui. Il y avait moins de voitures sur l'autoroute, moins de gens dans les rues, moins d'enfants au plan d'eau, moins de bruit. Il était là comme la veille. Il me faisait penser au dormeur du Val. - Chut, ça mord. - Où sont-ils ? Lui demandai-je agacé. - Y'a de la Brême par ici. A l'étang derrière, j'ai pris un beau silure une fois, vous savez ce gros poisson chat. - Je vous demande encore une fois. Où sont-ils ? - Partis. Je crois que je suis monté trop gros. - Partis où ? - Ailleurs. Je ne sais pas pour quelle funeste raison il ne voulait pas répondre à mes questions. Il me regardait et dans son regard passa une lumière jaune. - Ne cherchez pas à les retrouver, vous êtes là, ils sont là-bas. C'est ainsi. Vous aimez le poisson ? Je m'en foutais de son poisson. - Les gens ne peuvent pas disparaître ainsi sans qu'on le remarque, sans qu'un proche, un ami, un frère, que sais-je, ne se pose des questions. - Ils partent tous en même temps, à la même heure, au même instant. Votre voisin est parti en vacances ? C'est ce que vous croyez. Savez-vous qu'au Japon les Japonais vivent plus vieux parce qu'ils mangent beaucoup de poisson. J'avais l'impression d'avoir deux personnes devant moi. Quelqu'un qui savait et un pêcheur naïf. - Qui êtes-vous ? - Celui qui sait. Nous étions deux à savoir maintenant. Toujours des Élus. Dans toute société il y a les personnes méritantes et les autres. J'avais été choisi pour savoir. - Ils les ont emmenés ailleurs que sur la terre dans un autre monde. Bientôt nous ne serons plus qu'une poignée d'hommes et de femmes sur terre. Voilà la vérité. Ça c'est fait pendant les vacances car Ils ne peuvent pas emmener tout le monde d'un coup. Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait. Mais si, je le comprenais trop bien, mais mon cerveau était trop rationnel pour accepter ses explications. - Qui ça Ils ? - Ma femme n'a jamais aimé le poisson alors je le mange et le partage avec le chat. Ne cherchez pas à les retrouver. Il ferma les yeux et s'endormit. Je restais près de lui, je m'accroupissais au bord de l'eau et je la regardais miroiter au soleil. Une libellule se posa au bout de la canne. Un poisson fit un petit ploc dans l'eau. Une poignée d'hommes et de femmes avaient été choisis pour tout reconstruire. Adam et Eve, on recommençait. Ce monde pollué, fait de guerres de haines, d'égoïsme, de disparités, de groupuscules, de Jean-Foutre. On allait recommencer. J'étais l'Elu dans le Paradis. - Tu n'as rien compris, me dit le pêcheur dans mon dos. Tu n'es pas l'Élu, et ce n'est pas le Paradis. Eux ont été choisis et ils sont au Paradis, toi tu restes ici, sur Terre. C'est l'Enfer ici. Et il disparu, ses cannes à pêches aussi, et même l'herbe ne portait même plus la trace de son passage. Les usines crachaient leur fumée nauséabonde, la Moselle était glauque, des bouteilles et des bidons en plastique s'accrochaient aux algues visqueuses et marron. Le soleil se couchait, le ciel était gris, ma voiture sale, je partis à pied et me mis à pleurer. Je n'étais pas un Élu.   Jean-Marie Le Braz 04.08.1996  Les nouvelles de JM sont ici