Mon ami d’enfance
"-C'est vraiment sympathique que tu m'aies invité à partager ce délicieux repas que tu as préparé, semble-t-il, seul." Des remerciements, des compliments et une petite pointe d'ironie pour corser le tout. C'est William. Il ne peut s'empêcher de me dire une petite vacherie. Il est très élégant. Il a mis un costume croisé dont la couleur est une nuance de gris avec une rayure bordeaux. Une pochette bordeaux est assortie à sa cravate. Les chaussures sont des Lobe, et elles sont patinées par un professionnel. Des lunettes en écaille, lui donne l'allure d'un pharmacien ou d'un médecin. Il jette un regard critique et circulaire sur la pièce et sur la façon dont la table est disposée. William, c'est mon ami d'enfance. Nous étions ensemble à l'école communale. Nous avons eu  nos diplômes en même temps, lui avec mention et moi avec difficulté. William et moi sommes allés au service militaire dans les chasseurs alpins, lui en tant que sergent et moi en tant que seconde classe. Mais c'est mon ami d'enfance. "-C'est incroyable que tu réagisses aussi bien." Sous entendu : "C'est incroyable que tu t'en sortes sans ta femme depuis qu'elle est partie sans te donner de ses nouvelles." Je me suis marié, il y a une vingtaine d'années. A cette époque William et moi venions de quitter l'armée et nous entrions ensemble dans la Banque. William avec ses diplômes avait eu tout de suite un poste de chargé de clientèle, moi j'étais coursier. "Je l'aime bien" s'amusait à répéter William. C'est mon ami d'enfance. Je ne sais pas si ça venait de son prénom, mais il a toujours une façon de poser. Son côté pédant et sa façon de ratiociner m'excéde. Je me rappelle que déjà en sixième, pendant un cours d'algèbre, il avait tenté de m'expliquer une formule algébrique. "Ce qu'il te faut comprendre, c'est le sens, la vie, des symboles. Il faut que tu sentes cette philosophie, il te faut vivre les mathématiques. a + b au carré, c'est comme un couple qui enfanterait. Imagine les, donnant naissance à  a carré + 2 ab + b carré" Il a une façon détestable de me présenter la vie. Il me considére comme un semi-débile mental. Il faut toujours qu'il intervienne dans ma vie. C'est plus fort que lui, il doit régir ma vie. Il aime me détruire puis me reconstruire. Certains enfants le font avec leurs jouets. Ils ont ainsi un sentiment de puissance, celui de la vie et de la mort sur leurs sujets. "-As-tu prévu une entrée ? -Bien sûr, lui criais-je depuis la cuisine. C'est du saumon fumé à l'ancienne. -Du sau-mon-fu-mé-à-l'an-cien-ne, il se mit à rire après avoir bien martelé les syllabes. Mais ça n'existe pas du saumon fumé à l'ancienne. C'est du marketing, aujourd'hui la plupart  des poissons sont fumés chimiquement, il faut être sacrement gogo pour ne pas faire la différence. Tu as plusieurs façons de fumer une viande ou un poisson, on peut le faire à la sciure de bois et...bla-bla, rebla-bla" William, c'est un petit train. Vous le posez sur les rails et il part sans faire attention à vous. Je me penche par la porte de la cuisine et je le vois qui, tout en discourant sur la fumigation des aliments, se mire dans la grande glace du salon. Il se penche sur la photo de Catherine, prend le cadre à deux mains et fait un pas de danse avec "elle". "-Dis donc, tu as des nouvelles de Catherine. -Plus ou moins que je lui réponds. -Catherine n'était pas faite pour toi." Sous entendu comme d'habitude, elle était trop bien pour toi et non l'inverse. Il fait une bise à la photo et la repose. "-J'ai prévu en apéritif, un petit bordeaux blanc sec. -C'est la bouteille qui est sur la table dans le seau ? -Oui. -Tu t'es encore trompé, ce n'est pas un petit bordeaux blanc sec mais moelleux. Il aurait fallu que tu prennes un entre-deux mer. Il se serait mieux marié avec ton saumon. Ca, c'est un blanc légèrement sucré." Il s'y connaît en cuisine et en gastronomie. En fille aussi, à la Banque, c'est lui qui a la côte avec toutes les filles et c'est moi le nigaud. Mais le nigaud a épousé la plus belle et ça, il ne l'a pas digéré. Tout gosse déjà, il n'aimait pas perdre la face devant moi et si j'avais quelque chose de mieux que lui, je devais lui échanger. " Je suis ton ami, hein ?" me disait-il en me prenant mon bien. Moi j'étais content de l'avoir pour ami et je m'en fichais un peu. Catherine l'aimait bien. Lui répétait qu'elle m'avait épousé parce que j'avais hérité de mon père, grand quincaillier à Bourg en Bresse, d'une petite fortune. Je pense que c'est la jalousie qui le fait parler. Certes, je suis timide et un peu effacé et elle est fière et grande. A la banque, j'entends des petits bruits de couloir, médisants sur son honorabilité. On chuchote sur mon passage et certains rient sous cape en me voyant. William intervient souvent et d'un geste les fait taire. "-Ne les écoute pas, ils sont jaloux, me répétait-il sans cesse." C'est mon ami d'enfance, William. "-Si tu veux que je t'aide en cuisine, n'hésite pas, je suis un fin cordon bleu. Que nous prépares-tu de bon en plat de résistance. -Des pieds de cochonne à la sauce coffe. C'est une sauce savoisienne. Pendant que ça cuit doucement, on peut passer à table. -On ne dit pas des pieds de cochonne, mais des pieds de porc, quelque fois tu me désespères." Je ne sais si ce sont les effets de l'alcool ou si le biorythme de William est dans un bon jour, mais il se détend rapidement et se met à rire de tout et de rien. "-Tu te rappelles quand j'avais pris ton vélo et que j'avais roulé dans les bois, que je l'avais ramené couvert de boue et que ton père t'avait corrigé." Il se met à rire à en pleurer. "-Excuse moi, je ne voulais pas te rappeler de mauvais souvenirs." Et il se met à rire de nouveau. "-Je peux te le dire maintenant, à l'armée, c'est moi qui avait mis de la neige dans ton sac de couchage. " Et il éclate, littéralement, de rire. J'ouvre une deuxième bouteille tout en guettant ma marmite. Le fumet qui s'en éleve est des plus agréable. Voyant mon regard tourné vers la cuisine, il me dit dans un rire à s'étouffer. "Alors ils cuisent bien tes pieds de cochonne, de cochonne oh! C'est trop drôle quand je raconterai ça à la Banque." Et il raconte, et il raconte, et plus il raconte des anecdotes sur notre vie et plus il rit. La deuxième bouteille arrive à sa fin quand j'apporte le plat de résistance. "-Tu ne sais peut-être pas que c'est à Sainte-Ménehoule entre Verdun et Châlon en Champagne que l'on mange les meilleurs pieds de porc, me dit-il sérieusement. Leur spécialité, c'est le pied de porc grillé aux airelles. C'est la première fois que je vais en manger en ragoût." Je le sers copieusement et j'attends sa critique. "-Incroyable, je ne te savais pas si doué. C'est un délice." Il mange avec un réel appétit et ça me fait plaisir, c'est mon ami d'enfance après tout. "-Maintenant que ma femme est partie, tu peux m'en dire un peu plus sur elle, lui demandais-je. -Ta femme, c'est une sacrée louloutte. Il n'y a que le métro qui ne lui soit pas passé dessus, car il n'y avait pas de station à la Banque." Et il éclate de rire. Un moment je crois qu'il va s'étrangler avec un petit os. "-Ta femme c'est une grosse cochonne, voilà tu sais tout. Ton problème c'est que tu ne comprends pas tout et tu  as du mal à te faire comprendre. Tiens par exemple tu dis des pieds de cochonne au lieu de dire des pieds de porc. Quand on désigne un cochon mort et qui va servir de nourriture, on dit du porc. N'importe quel gosse peut comprendre ça mais pas toi. Je peux te le dire, ta femme et moi on n'a pas arrêté de, enfin tu comprends. C'était déjà avant ton mariage, puis pendant ton mariage et après ton mariage. Ta femme, je l'avais dans la peau. Tu avais le fric et on en a profité." Il ne rit plus, il est devenu méchant. Il a un air de dégout en me parlant. Je l'ai toujours considérer comme mon ami et maintenant je comprends que je ne lui ai servi que de faire-valoir. Je n'ai toujours pas touché à mon assiette et soudain il s'en étonne. "-Tu ne manges pas ? me demanda-t-il. -Non, je n'aime pas les pieds de cochonne. Je ne suis pas aussi bête que tu le dis. On dit porc quand il s'agit de cochon et on dit cochonne quand il s'agit de Catherine, ma femme. Tu l'avais dans la peau, maintenant tu l'as ..." Je ne finis pas ma phrase. Il se met à hurler, à cracher, se dresse d'un coup, tourne sur lui-même en hurlant et ... tombe par la fenêtre que j'ai malencontreusement laissée ouverte. Un accident ! J'irai à son enterrement, c'était mon ami d'enfance.     Jean-Marie    Le Braz Montrequienne, le 26.01.1997